Henri IV faisait alors le siège de Pierrefonds et entreprenait la conquête de cette partie de son royaume qui tenait encore
pour « la Ligue ». Crépy s’était déclarée contre « le Béarnais », elle avait fermé ses portes, levé ses pont-levis et renforcé la garde, en particulier à la poterne nord. Un veilleur se tenait en
permanence dans le clocher Saint Thomas, point le plus haut de la ville, prêt à sonner la cloche d’alarme. La cité ne comptait qu’une soixantaine d’hommes d’armes, deux à trois douzaines de gens
de métier furent recrutés par Jean Vignolet, prévôt des marchands.
L’attente dura une bonne semaine. Les hommes d’armes se succédaient sur les remparts, fouillant du regard les environs ; le veilleur sonna par deux fois la cloche d’alarme, ayant cru voir sur les hauteurs de Feigneux s’avancer l’armée ennemie... Puis, un peu lassés de cette vigilance qui semblait vaine, les soldats commencèrent à fréquenter les tavernes et le veilleur à n’ouvrir plus qu’un œil ; le poste de garde de la poterne fut même supprimé. La ville s’estimait imprenable — surtout de ce côté — et comme elle regorgeait de bétail, on y laissa s’ébattre un troupeau de cochons. Cependant, ce calme n’était qu’apparent et cette sécurité trompeuse : Henri IV, renseigné par d’habiles espions sur le relâchement de la surveillance de la ville, décida de s’en emparer par surprise, un assaut direct lui semblant incertain et un long siège plus incertain encore. Naturellement, il concentra ses forces sur la poterne laissée sans garnison.
Par une sombre nuit d’octobre, une troupe de cent hommes, passant par Duvy, se dirigea vers la cité. Tout semblait endormi quand ils arrivèrent au pied des murailles. Ils placèrent en silence leurs échelles et commencèrent l’escalade des remparts extérieurs pour s’attaquer ensuite à la poterne, « c’était un long couloir sombre et humide dont l’entrée était dissimulée au milieu des broussailles ». Une fois engagés sous la voûte obscure, les soldats parvinrent à une porte qu’ils enfoncèrent sans mal. La ville était prise ! Les soldats s’avançaient dans l’obscurité, le calme n’était troublé que par des chants d’ivrognes parvenant des tavernes. Soudain, les premiers éclaireurs s’arrêtèrent : ils venaient d’apercevoir à deux pas des formes sombres cachées dans l’herbe. Des sentinelles endormies, sans doute ; on entendait en effet leurs ronflements... Après une rapide et silencieuse concertation, les soldats décidèrent d’agir vite et bien : ils s’approcheraient en rampant des sentinelles qu’ils égorgeraient. Le premier soldat parvenu tout près d’une de ces formes étendues arma son bras et la frappa du tranchant de son épée. Alors des cris horribles se firent entendre, aigus, discordants, trouant la nuit. Les cochons réveillés (car c’étaient eux) hurlaient de ce cri perçant et hideux du porc qu’on assassine. Immédiatement, le veilleur (qui ne dormait que d’une oreille) sonna l’alarme et toutes les cloches. Bientôt, lui firent écho : Saint Thomas, les Ursulines, Saint Arnoul... C’était l’alerte générale ! Les soldats d’Henri IV — surpris quand ils croyaient surprendre — prirent le parti d’une retraite rapide et sans fanfaronnade...
Six mois plus tard, Henri IV, converti, entrait dans Crépy qui lui ouvrait généreusement ses portes. Avec humour et bonhomie le roi offrit à Vignolet, en signe d’hommage, un petit cochon d’or qu’il devait arborer lors des manifestations publiques. C’est là — pense Albert Rollot — l’origine des « porte-bonheur »... et d’une certaine tradition crépynoise de vénération du cochon puisque les armes de la ville s’ornèrent d’un cochon d’or et que la consommation de viande de porc fut interdite en ville jusqu’en 1793. D’autre part, une société locale d’arquebusiers avait pour enseigne un cochon dans une cage. Attribuera-t-on aux habitants de la ville le caractère de ce même animal ? Nulle légende, jamais, n’a été conçue pour le dire.
Extrait du Légendaire du Valois,
avec l’aimable autorisation de Philippe Barrier.
